En vous promenant dans les ruelles de Plaka à Athènes ou sur les quais de Santorin, vous avez forcément croisé ces yeux bleus hypnotiques suspendus aux portes des maisons, accrochés aux rétroviseurs des taxis ou portés en bijoux par les habitants. L’œil grec, ce talisman aux cercles concentriques bleu et blanc, intrigue autant qu’il fascine. Mais quelle est la signification de l’œil grec exactement ? Pourquoi ce symbole traverse-t-il les siècles sans perdre de sa puissance évocatrice ?
Bien plus qu’un simple souvenir de vacances, le matiasma – son nom en grec moderne – incarne une croyance profondément ancrée dans l’âme méditerranéenne. Comprendre sa signification, c’est toucher du doigt une part secrète de la culture grecque, celle qui se transmet de grand-mère en petite-fille, de génération en génération.
Une croyance née aux confins de l’Antiquité
La vaskania : quand le regard devient malédiction
Bien avant que l’œil bleu ne devienne l’amulette que nous connaissons, les Grecs anciens redoutaient déjà le mauvais œil, qu’ils nommaient vaskania ou baskania. Cette croyance repose sur une idée simple mais troublante : un regard chargé de jalousie, d’envie ou d’admiration excessive peut causer le malheur de celui qui le reçoit.
Les premières traces archéologiques de cette croyance remontent au VIe siècle avant J.-C., où des représentations d’yeux apparaissaient déjà sur les vases grecs et les proues des navires. Aristote lui-même évoquait ce phénomène, témoignant de son emprise sur la société hellénique.
La logique était implacable : une personne trop belle, trop chanceuse ou trop aimée devenait une cible naturelle pour les énergies négatives. Le regard envieux d’un voisin, un compliment trop appuyé, une admiration excessive – tout pouvait déclencher la malédiction.
Des navires antiques aux maisons contemporaines
Dans la Grèce antique, l’œil apotropaïque (du grec apotropaios, « qui détourne le mal ») ornait les navires pour protéger les marins des périls de la mer Égée. Les Grecs croyaient fermement que représenter un œil permettait de renvoyer le regard malveillant vers son expéditeur, comme un miroir reflète la lumière.
Cette pratique perdure aujourd’hui dans les villages de pêcheurs des Cyclades, où les caïques traditionnels arborent toujours ces yeux bleus peints sur leur coque. Un fil invisible relie ainsi les marins d’aujourd’hui à leurs ancêtres d’il y a trois millénaires.
Le matiasma : naissance d’un talisman moderne
D’Izmir à Athènes : la route de l’œil bleu
L’amulette que nous connaissons aujourd’hui – ce disque de verre aux cercles concentriques – est née à la fin du XIXe siècle dans la ville d’Izmir (ancienne Smyrne), sur les côtes de l’Asie Mineure ottomane. Les verriers locaux, voyant leur art perdre en popularité, eurent l’idée géniale de combiner leur savoir-faire avec la croyance ancestrale du mauvais œil.
Le succès fut immédiat. L’amulette traversa rapidement les frontières, se répandant dans tout le bassin méditerranéen oriental. Mais c’est à Athènes, après la guerre d’indépendance grecque de 1832, que l’œil bleu acquit sa forme définitive.
Des artisans verriers exilés s’installèrent dans le quartier de Plaka et transmirent leur art aux Athéniens. Ces derniers perfectionnèrent le design, créant ce que nous appelons aujourd’hui le matiasma – l’œil bleu grec dans sa version la plus aboutie. La légende raconte même que les vingt-sept épouses du sultan ottoman Abdülmecid Ier succombèrent au charme de ce bijou, malgré les tensions entre les deux peuples.
La symbolique des couleurs
Chaque couleur du matiasma porte une signification précise dans la tradition grecque :
- Le bleu profond (cercle extérieur) : symbolise la protection énergétique et l’eau de la mer Égée, source de vie dans un pays où cette ressource est précieuse
- Le blanc : représente la pureté, la clarté et l’innocence
- Le bleu clair : évoque le calme, la sérénité et l’ouverture des flux de communication
- Le noir (pupille centrale) : incarne la protection absolue et le pouvoir de fixer le mal pour le neutraliser
Cette combinaison chromatique n’est pas anodine : elle reproduit fidèlement l’iris d’un œil humain, créant un effet de miroir symbolique qui renvoie les énergies négatives à leur source.
Une croyance toujours vivante en Grèce moderne
Le mati dans la vie quotidienne des Grecs
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la croyance au mauvais œil n’est pas réservée aux personnes âgées des villages reculés. En Grèce contemporaine, elle reste profondément ancrée dans toutes les couches de la société, y compris parmi les jeunes générations.
Vous remarquerez que les Grecs accrochent systématiquement un mati :
- Au-dessus de la porte d’entrée de leur maison
- Dans le berceau des nouveau-nés
- Au rétroviseur de leur voiture
- Sur les murs de leur commerce ou de leur bureau
- En bijou autour du cou ou au poignet
L’arrivée d’un bébé, l’achat d’une nouvelle voiture, l’ouverture d’un commerce – tous ces moments de bonheur exposent aux regards envieux et nécessitent une protection renforcée.
Le ftou ftou : cracher pour protéger
Les Grecs possèdent également un geste préventif fascinant : le ftou ftou. Lorsqu’un Grec émet un compliment ou admire quelque chose, il accompagne souvent ses paroles d’un léger crachat simulé (trois fois de suite) tout en disant « ftou ftou ftou ». Ce rituel vise à neutraliser immédiatement toute énergie négative que son admiration pourrait involontairement générer.
Ne soyez donc pas surpris si, après avoir complimenté le bébé d’une famille grecque, la grand-mère fait ce geste de protection. C’est une marque de précaution, pas d’impolitesse.
Le xematiasma : quand l’œil bleu ne suffit plus
Le rituel de l’huile et de l’eau
Que faire lorsque le mauvais œil vous a atteint malgré toutes les protections ? Les Grecs ont développé un rituel de guérison appelé xematiasma (ξεμάτιασμα), transmis de génération en génération.
Le diagnostic s’effectue ainsi : dans une assiette creuse remplie d’eau, on laisse tomber quelques gouttes d’huile d’olive tout en récitant une prière. Si les gouttes restent sous forme de perles distinctes à la surface de l’eau, aucun mauvais sort ne vous affecte. Mais si elles se dispersent et s’étalent de façon anormale, vous êtes matiasmenoss – victime du mauvais œil.
Le guérisseur – généralement une femme âgée de la famille, et traditionnellement de sexe opposé à la victime – récite alors une prière secrète transmise oralement. Cette incantation ne doit jamais être révélée sous peine de perdre son efficacité. Si le rituel fonctionne, les deux parties se mettent à bâiller intensément, signe que le mal se dissipe.
L’église orthodoxe et le matiasma
Fait remarquable : l’Église orthodoxe grecque reconnaît le xematiasma comme pratique légitime. Les popes n’officient pas eux-mêmes ces rituels, mais ils en acceptent l’existence et l’associent à la lutte contre le mal et l’envie. Cette tolérance institutionnelle a grandement contribué à maintenir la croyance vivace dans la société grecque moderne.
Ramener un œil grec de votre voyage : nos conseils
Où trouver un matiasma authentique
Durant votre séjour en Grèce, vous trouverez des yeux bleus absolument partout : bijouteries, boutiques de souvenirs, marchés artisanaux, échoppes de quartier, et même à l’aéroport. Cependant, tous les matiasma ne se valent pas.
Pour un achat de qualité, privilégiez :
- Les bijouteries traditionnelles des centres-villes, notamment autour de Monastiraki à Athènes
- Les ateliers d’artisans verriers, particulièrement dans les Cyclades
- Les boutiques spécialisées recommandées par les habitants
Les pièces artisanales en verre soufflé, bien que plus coûteuses, possèdent une qualité et une authenticité incomparables aux versions industrielles en plastique.
Sous quelle forme le choisir
Le matiasma se décline aujourd’hui sous de multiples formes :
- Bijoux : colliers, bracelets, bagues, boucles d’oreilles – pour une protection personnelle quotidienne
- Amulettes décoratives : à suspendre chez soi, près de l’entrée ou dans une pièce de vie
- Porte-clés : pratique et discret, idéal pour protéger votre véhicule
- Objets décoratifs : coussins, serviettes, céramiques – pour habiller votre intérieur aux couleurs de la Grèce
Offrir un œil grec constitue un geste de bienveillance très apprécié : vous souhaitez ainsi protéger la personne qui le reçoit des énergies négatives.
Plus qu’un symbole : une porte vers l’âme grecque
Comprendre la signification de l’œil grec, c’est pénétrer l’intimité d’une culture qui mêle avec grâce l’héritage antique et les croyances vivantes. Ce petit disque de verre bleu et blanc raconte à lui seul des siècles d’histoire méditerranéenne, de transmissions familiales et de spiritualité populaire.
La prochaine fois que vous croiserez un matiasma au détour d’une ruelle athénienne ou sur le rebord d’une fenêtre, vous saurez qu’il ne s’agit pas d’un simple ornement. C’est un gardien silencieux, héritier d’une tradition millénaire, qui veille sur ceux qui lui font confiance.
Et peut-être, vous aussi, choisirez-vous de ramener dans vos bagages ce petit fragment d’âme grecque.